Jade Beckmann ― Une trader spécialiste des actions… et de l’apnée
Ce sport, aussi appelé «octopush», a été inventé par la marine britannique dans les années 1950 pour améliorer les capacités physiques et respiratoires des soldats. Aujourd’hui, le hockey subaquatique se joue dans plus de 40 pays, même s’il reste un sport de niche. A six contre six, les joueurs luttent pour déplacer avec leur crosse un puck de 1,2 kg au fond de la piscine, avec le but de l’équipe adverse en ligne de mire. Principale caractéristique, les bouteilles de plongée sont interdites.
Après 25 secondes en apnée, les poumons de Jade sont en feu. Chaque joueur peut remonter à la surface quand il veut, mais il faut bien choisir son moment, et s’assurer qu’il reste des coéquipiers en bas. «En général, on peut rester sous l’eau plus longtemps qu’on le pense. Si on se dit, allez, encore dix secondes, normalement, on y arrive. Une seule fois, j’ai vu quelqu’un s’évanouir, donc le risque zéro n’existe pas.» Dans les millisecondes qui lui restent, Jade se précipite à la surface pour respirer. «Le manque d’oxygène, c’est une lutte mentale permanente. Ça peut vouloir dire marquer, ou bien rater son but.» Et très vite, elle replonge.
Après avoir pris le puck à l’équipe adverse, Jade l’envoie de toutes ses forces à plusieurs mètres, vers sa coéquipière, qui file vers le but calé contre une paroi de la piscine. La gardienne, qui venait juste de remonter pour reprendre son souffle, ne s’attendait pas à cette percée et ne parvient pas à redescendre à temps: et c’est goal! L’un des trois arbitres, surveillant le jeu depuis le fond du bassin, l’indique à l’arbitre principal, qui lui reste à la surface, tandis que les joueurs se préparent à entendre la sonnerie marquant le début d’une nouvelle manche.
Jade montre ses palmes, son gant, sa crosse de hockey, son puck, son tuba et son masque.
Compte tenu du dynamisme du jeu et des équipements, les joueurs ne peuvent pour ainsi dire pas communiquer «verbalement». Pour la jouer collectif, il faut une grande confiance et des liens forts entre coéquipiers. «Il faut être sûr que chacun sera exactement à son poste, mais aussi capable de prévoir le prochain mouvement de son coéquipier tellement on le connaît bien.»
Jade a grandi en Nouvelle-Zélande, dans les faubourgs verts et calmes d’Auckland, jamais très loin de la plage, d’un parc ou d’une montagne. C’est en extérieur qu’elle se sentait le mieux, à nager, skier, faire du camping ou de la randonnée. Elle a découvert le hockey subaquatique à 13 ans, sur les conseils d’une amie lors d’un forum d’associations sportives du collège. «J’ai adoré les sensations fortes et la vitesse du jeu sous l’eau. Tout de suite, j’ai trouvé ça à la fois insolite, original et très stimulant mentalement. J’ai immédiatement accroché.»
Malgré les «pires créneaux d’entraînement» à 6 heures du matin le mercredi et 20 heures le samedi, et l’obligation de trimballer son gros sac d’équipement d’un mètre de long, Jade a continué à jouer durant ses cinq années de high school, finissant par atteindre un niveau «correct», selon ses mots. Elle a représenté Auckland aux championnats régionaux et a été sélectionnée dans l’équipe nationale féminine des moins de 18 ans (U18). En 2016, pour sa dernière année de scolarité, elle a participé au Trans-Tasman Championship à Hobart, en Australie, et aidé son équipe à atteindre la deuxième place.
J’ai adoré les sensations fortes et la vitesse du jeu sous l’eau. Tout de suite, j’ai trouvé ça à la fois insolite, original et très stimulant mentalement. J’ai immédiatement accroché.
Jade a ensuite intégré l’université d’Auckland et s’est jetée à corps perdu dans ses études en finance, marketing et informatique, tout en rejoignant le Management Consulting Club de son université. «Avec l’aide d’un coach, nous faisions office de «consultants» pour des entreprises sur un sujet donné, le but étant de parvenir à une solution que nous devions ensuite présenter sous forme de pitch, en compétition face à d’autres écoles.» Du fait de ses nouvelles responsabilités, Jade a dû mettre en retrait ses autres activités pour privilégier ses études. Malgré les sacrifices, le Management Consulting Club lui a aussi permis de voyager, notamment à Londres. «C’était incroyable, j’ai pu représenter la Nouvelle-Zélande dans le monde entier lors de plusieurs concours internationaux.»
Elle a d’ailleurs eu la chance de retourner à Londres, après avoir été recrutée par Bloomberg comme equity specialist. Mais visiter un endroit et y vivre sont deux choses différentes. Pour Jade, ça a été un choc. «La première fois que j’ai pris le métro, je me suis dit, ça n’est vraiment pas pour moi. Aujourd’hui, je me déplace à pied ou à vélo, qu’il pleuve ou qu’il vente. Je suis beaucoup plus heureuse à l’air libre!» Puis, au bout d’un an, sur un coup de tête, elle a emprunté un masque et des palmes usées pour replonger et jouer son premier match de hockey sous-marin depuis plusieurs années. «Ça m’a fait un bien fou! Je m’étais beaucoup concentrée sur mes études et ma carrière, et je ne m’étais pas rendu compte à quel point ça me manquait.»
Les heures de travail de Jade chez Pictet en tant qu’equity trader pour les Etats-Unis (de midi à 22 heures) ne lui permettent pas de suivre les entraînements en soirée, mais elle s’entraîne seule le matin, avant d’aller au bureau («J’ai la piscine quasiment pour moi toute seule à 10 heures du matin!»). Elle voyage aussi beaucoup à travers le Royaume-Uni, voire en Europe, pour participer à des camps d’entraînement et des compétitions les week-ends. Précédée de sa réputation d’ancienne «future joueuse quasi-pro néo-zélandaise», Jade est généralement accueillie à bras ouverts dans n’importe quelle équipe. «Actuellement, je m’entraîne avec une équipe d’élite. Les camps ont lieu une fois par mois à Leeds, Londres ou Sheffield. Ça a l’air sympa, mais en réalité, on est loin du glamour, car les déplacements ont lieu tard le vendredi soir ou tôt le samedi matin. Mais maintenant que je me suis fait des amis, le voyage est plus sympa.»
Ses entraînements du matin en solo sont parfaitement réglés. Totalement équipée, elle s’entraîne à nager avec les palmes et fait des longueurs classiques, mais sous l’eau: elle peut nager 75 mètres sans reprendre son souffle. Ensuite, elle plonge au fond du bassin, pour s’entraîner à envoyer le puck ou à le pousser au fond, tout en faisant des remontées, puis des descentes, à répétition. «On me regarde bizarrement, quand je fais ça», sourit-elle.
Que ce soit dans le trading ou dans le hockey subaquatique, Jade sait qu’il est indispensable de savoir prendre des décisions rapides. Dans les deux cas, l’environnement est dynamique et peut mettre le mental à l’épreuve. Et si Jade retient parfois son souffle en espérant que les cours de ses actions repartent à la hausse, elle trouve quand même que travailler en équipe quand on peut respirer et parler avec ses collègues, c’est bien plus facile!
Quand elle n’est pas sous l'eau en train de nager en apnée, Jade est Equity Trader chez Pictet Asset Management.